Quand j’avais dans les vingt ans
Quand on est jeune, on ne peut pas voir quelle sera la trajectoire de sa vie. Je ne pouvais pas voir ou la vie m’emmènerait. Mais, quand je repense à ma vie, j’y vois un récit, une histoire. Je vois les panneaux indicateurs d’une carrière de romancière. Donc, quand on me demande, “combien de temps a-t-il fallu pour écrire mon premier roman, Singing Bird, je reponds, “toute ma vie.”
J’ai été journaliste pendant vingt-cinq ans – journaux, radio, télévision. C’est un bon apprentissage de la narration. On apprend à rédiger des histoires très rapidement lorsqu’on appelle d’une cabine, qu’on n’a pas beaucoup de pièces pour alimenter le téléphone, et qu’il y a une bagarre violente dans la rue – comme cela m’est arrivé dans mon premier emploi en tant que journaliste à Belfast.
Après ça, j’ai fait des documentaires radio et television – les émissions d’actualités aux Royaume Uni et Irelande, et à l’étranger – la plupart pour le BBC. Les documentaires radio étaient le meilleur des apprentissage. Avec la radio, les auditeurs sont rarement assis, sauf en voiture. Leur attention porte sur d’autres choses – la circulation sur la route, ou, s’ils sont à la maison, le repassage, vider le lave-vaisselle, faire la cuisine. Il faut captiver leur attention. Il faut susciter leur écoute par une évocation vivante des évènements ; choisir le bon nombre de personnes interrogées – pas trop ni trop peu. Il s’agit de maintenir la tension, d’intéresser activement le public jusqu’aux dernières secondes de l’émission. On espère que les auditeurs vont s’arrêter un moment pour écouter. Peut-être même s’asseoir un peu plus longtemps dans le parking afin d’entendre la fin de l’histoire.
J’ai eu la chance d’être journaliste et productrice / réalisatrice à une époque où il y avait beaucoup de programmes documentaires sérieux, sur des sujets de fond. A présent, que sont devenus ces programmes? Partout, ils sont remplacés par la télé réalité partout.
Là où j’ai réalisé qu’il ne restait pas de programmes sérieux – en politique, economie, affaires étrangères – c’est quand Channel 4 TV m’a proposé de produire une série documentaire. Il s’agissait de cacher des caméras dans un hôtel touristique en Turquie, afin de tester les stéréotypes nationaux. Etait-il vrai que les Allemands monopolisaient toutes les chaises longues à la piscine? Que les Britanniques étaient toujours des ivrognes? C’etait du pur voyeurisme. J’ai réfléchi pendant vingt-quatre heures. J’avais besoin de travail. Mais pas de ce genre de travail.
J’ai commencé à penser sérieusement à l’écriture de fiction. Mais j’ai rejeté l’idée d’un roman. Trop de mots. Je pensais que le scénario était ma forme naturelle, et ce que j’avais fait jusqu’à ce moment, c’était uniquement des documentaires de quarante, cinquante minutes.
J’avais déjà un sujet pour une histoire qui me trottait dans la tête. J’ai commencé à l’écrire comme un scénario.
A la même époque,j’ai épousé un golfeur. Pour éviter le danger que mon mari ne devienne plus attentif au golf qu’à moi, j’ai commencé à pratiquer le jeu moi-même. Je suis devenu passionée de golf. Heureusement, un editeur Irlandais, Appletree Press, m’a chargé d’écrire un livre sur le golf. C’etait une guide pour vacances de golf en Irlande. Un livre pas seulement pour les golfeurs, mais aussi pour leurs compagnons qui ne jouent pas au golf mais qui s’intéressent à l’histoire, à la façon de vivre des Irlandais, etc. Donc, j’ai écrit à propos de la campagne, des châteaux, des plages, des abbayes -sur toutes ces choses que le non-golfeur pouvait faire pendant que le golfeur etait sur le parcours.
Emerald Greens mon livre de golf, a été publié. Je me suis rendue compte que j’avais écrit plus de soixante-dix mille mots. Ma crainte d’ecrire un roman était balayée. J’ai jeté le scénario initial à la poubelle. J’ai tapé la première phrase de “Singing Bird” – mon premier roman -d’après la première scène du scénario abandonné – «Nous buvions du champagne dans la cuisine quand la religieuse m’a téléphoné.”
J’etais devenue romancière.
Meeting Point, mon deuxieme roman, est en cours de traduction en français. C’est un peu un roman policier. Dans cet extrait, la narratrice, Claire Watson, inspecteur de police en Irlande du Nord, se rend à l’université avec un collègue, Robbie Dunbar, afin d’informer un professeur que sa femme a été retrouvée morte, peut-être assassinée.
J’actionnai la poignée de porte et pénétrai dans la pièce. Une femme était penchée, et ramassait un livre par terre. Un rideau de cheveux blonds lui cachait le visage.
Assis derrière le bureau, l’homme était incliné vers l’arrière. Je ne voyais de lui qu’une barbe brune surmontant un pull à col roulé. Une volute de fumée bleue diffusait la saveur âpre des cigarettes françaises.
La porte claqua derrière nous. L’homme, dans sa chaise, se redressa en sursautant. Des deux mains, il écarta les cheveux qui lui arrivaient aux épaules et lui couvraient le front, et nous regarda fixement. Un regard déconcerté, interrogatif. Une moustache luxuriante. Une barbe qui suivait la courbe de son menton. Il faisait un peu boucanier. Je lui donnais dans les trente ans.
Il écrasa sa cigarette dans le cendrier du bureau et se mit debout. Je crus percevoir une lueur d’alarme dans ses yeux. « Oui ? »
Robbie m’adressa un coup d’oeuil.
Je m’avançai. « Inspecteur Claire Watson. Voici le lieutenant Dunbar. Nous devons parler au Docteur Rock ».
« John Rock, c’est moi », répondit-il.
La femme blonde se redressa et posa le livre sur le bureau. Tous deux attendaient, immobiles, que je continue.
« J’ai bien peur d’avoir de mauvaises nouvelles, Docteur Rock. »
La femme esquissa un geste, mais il se pencha sur le bureau et lui toucha le bras. « Ça va, Jacqueline ». Il prononçait son nom à la française. « Madame Duchêne est une amie ». Il hésita. « C’est au sujet d’un de mes étudiants ? ». Il avait un accent anglais, légèrement teinté d’intonations de bonne famille.
« Non ». Une pause. « Votre femme s’appelle bien Dolores Margaret Rock ? »
Il se rassit et s’agrippa aux accoudoirs de la chaise. « Bon Dieu ». Il inspira profondément et dit : « Il y a eu un accident ? »
« Le corps d’une femme a été trouvé au pied des falaises de Fair Head cette après-midi. On a retrouvé un sac à main dans une Fiat Uno rouge, qui contenait son permis de conduire et sa carte professionnelle ».
Jacqueline contourna le bureau et se tint à ses côtés. « Un accident ? Quand ? »
« On ne sait pas encore », répondis-je. « Il faudra faire une autopsie ».
« Il va falloir que vous alliez identifier le corps », dit Robbie.
« Où est-elle ? » . Au dessus de la moustache, le visage de John Rock avait pâli.
« A la morgue, à l’hôpital de Coleraine. On peut vous y conduire, si vous le souhaitez ».
Il secoua la tête. « Je prendrai ma voiture ».
Robbie lui tendit un formulaire d’accès à la morgue, que John Rock regarda fixement pendant un moment, avant de le déposer sur le bureau. Il ferma les yeux et baissa la tête.
« Nous vous y attendrons », dit Robbie. Il jeta un coup d’oeuil circulaire et, désignant du menton des tasses et une bouilloire électrique sur un plateau métallique près de la fenêtre, il s’adressa à Jacqueline : « Du thé très chaud et sucré. C’est bon en cas de choc ».
Il se retourna vers John Rock. « Pourrez-vous apporter une photo de votre femme, monsieur ? Nous allons la montrer aux gens quand nous essaierons de reconstituer ses derniers moments ». Il fit une pause. « A ce sujet, monsieur, quand l’avez-vous vue pour la dernière fois ? ».
Jacqueline s’arrêta avant d’avoir atteint le plateau métallique. John Rock releva la tête, ouvrit les yeux, et posa un regard vide sur la porte fermée. Enfin, il dit : « Samedi après-midi. Elle partait à Belfast, elle avait une répétition ».
« Elle n’est pas rentrée dans la nuit de samedi ? ». Je ne cachais pas ma surprise.
Je ne sais pas », répondit-il. « Je n’étais pas là ».
Il chercha le regard de Jacqueline, mais, les yeux baissés, celle-ci fouillait dans un sac à main rouge posé sur l’appui de fenêtre. « J’étais l’invité de Madame Duchêne ».
« Invité pour toute la nuit ? ». J’avais conscience de parler avec agacement.
« Dolores logeait parfois chez une amie à Belfast pendant les répétitions. Je logeais parfois à Cushendun. »
« Et la nuit dernière ? » demanda Robbie.
« Je ne sais pas. Je n’étais pas chez moi non plus la nuit dernière ». Il prit sa tête entre ses mains.
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